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Mercredi 08 octobre 2008

92 - Conseil général des Hauts-de-Seine

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Psychiatre au centre Myriam David (Paris 13e), Martine Lamour nous donne des repères pour mieux comprendre ce qui se joue dans les histoires douloureuses...


Le bébé semble incarner l’image de la vulnérabilité. Pour autant, sa capacité à "interpeller" le monde qui l’entoure est aujourd’hui reconnue. Mais quand son environnement est défaillant, et que les problèmes des parents les empêchent d’être à l’écoute de leur enfant, quels sont les risques pour son développement et pour son individuation ?

Hauts-de-Seine.net : Le bébé est-il aussi fragile que l’on pense communément ?


Martine Lamour : Oui et non !
Oui, car il naît immature et est donc très dépendant de son environnement. 
Non, dans la mesure où l’on sait aujourd’hui qu’il est, d’emblée, apte à communiquer avec son entourage, à capter l’information et à l’interpréter, à émettre des signaux et à avoir des comportements intentionnels.
Mais l’expression des compétences du bébé dépend du contexte dans lequel il est placé : il se construit en effet dans une interaction permanente avec ses deux parents, à trois niveaux.
> Au niveau comportemental, tout d’abord : le comportement de l’enfant s’ajuste avec celui de ses parents, qui, quand tout va bien, s’adaptent à ses besoins à chaque étape de son développement.
> Au niveau affectif, ensuite : il y a une influence réciproque de la vie émotionnelle du bébé et de celle de ses parents, notamment de la mère, cet échange d’affects favorisant ce que l’on appelle l’accordage affectif, qui permet au bébé de se sentir compris et soutenu dans ses émotions. 
> Au niveau fantasmatique, enfin : entre la vie psychique des parents et celle du bébé.

HdS.net : Dans quel contexte la fragilité du bébé va-t-elle se muer en véritable vulnérabilité ?


M. L. : C’est la rencontre entre le bébé et les parents qui va être déterminante. Les facteurs de risque peuvent être portés par l’enfant (handicap, prématurité, bébé particulièrement irritable…), ou par les parents (psychopathologie, parents ayant connu une enfance difficile…). Mais c’est dans l’interaction que tout va se jouer et que les facteurs de risque prendront tout leur poids. Il n’y a pas de "bons" ou de "mauvais" parents dans l’absolu, tout comme il n’y a pas de "bons" ou de "mauvais" bébés. Les perturbations des relations parents-nourrisson, telles que nous les observons, apparaissent comme la conséquence d’une adaptation mutuelle problématique.
Les situations à haut risque psychosocial sont illustrées par les bébés qui se développent dans les familles dites "carencées". Dans ces familles, le bébé n’est pas perçu comme un individu différencié, la relation mère-enfant est fusionnelle. Les échanges mutuels sont pauvres et inadaptés. Les comportements maternels sont discontinus et imprévisibles, alternant moments de "collage" excessif et périodes de délaissement. La vie quotidienne est désorganisée et empreinte de violence latente ; le bébé manque de repères et vit dans un sentiment permanent d’insécurité. Ces situations conjuguent à la fois des carences sanitaires, éducatives et sociales, une pathologie du lien et des troubles graves de la parentalité.

HdS.net : Comment le bébé réagit-il dans ces situations difficiles ?


M. L. : Il est loin d’être passif. Dans un premier temps, il va émettre des signaux de souffrance, qui sont un appel à l’aide. Le bébé exprime sa souffrance affective et psychique avec son corps.  Il importe donc de savoir décoder ce langage, en observant le bébé avec empathie, en s’approchant au plus près de sa subjectivité. Ces signaux sont souvent discrets et peu spécifiques. Il pourra s’agir de troubles de l’alimentation ou du sommeil, de changements brusques dans la tonicité ou dans les états de vigilance, d’épisodes de diarrhée… Une motricité peu investie, une pauvreté des mimiques sont également révélatrices.
Mais si l’entourage du bébé tarde à répondre ou répond de manière inadéquate à ses signaux, il va adopter de véritables stratégies "défensives" pour se protéger. Ainsi, un tout-petit confronté à l’hyperexcitation de sa maman va prendre l’habitude de tomber dans le sommeil pour se "déconnecter", un autre va développer une hypotonie pour échapper à des étreintes désagréables. Le bébé tente ainsi de s’adapter à son environnement défaillant, mais ces stratégies ont aussi des effets néfastes. Il n’attend plus rien de son environnement, et ses capacités d’échange s’amoindrissent. Il construit une image négative de lui-même et des adultes qui l’entourent, et développe des troubles de l’attachement qu’il risque de reproduire avec toutes les personnes auxquelles il sera confié (auxiliaires de puériculture, familles d’accueil, etc.), en l’absence d’un accompagnement thérapeutique. 

HdS.net : Comment réduire la vulnérabilité de ces bébés ?


M. L.On a longtemps pensé qu’il suffisait de soigner les parents pour que les enfants aillent mieux. Mais ce qui doit être au centre du traitement, ce sont les relations parents-enfant. Et dans ce cadre, le bébé doit être traité comme un partenaire direct des soins. Il faut savoir écouter et accueillir sa souffrance. Il faut aussi lui offrir un environnement propice à l’émergence et au développement de ses compétences : en l’aidant à maîtriser le monde, il va se sentir davantage en sécurité et sera donc moins vulnérable.
Il est également essentiel de favoriser la construction de liens d’attachement qui lui permettront d’exprimer ses émotions, de se sécuriser, de devenir plus autonome. Dans les situations à risque, un adulte référent à ses côtés peut jouer le rôle de tuteur de résilience.


Martine Lamour est également attachée au laboratoire de psychologie clinique et de psychopathologie de l’université Paris V

Pour en savoir plus :
Lamour M., Barraco M. (1998) : "Souffrances autour du berceau : des émotions au soin". Editions Gaëtan Morin, Paris, 1999
Lamour M. (2005) : "La Souffrance des professionnels confrontés aux troubles graves de la parentalité", in Gabel M., Lamour M., Manciaux M. : "La Protection de l’enfance, maintien, rupture et soins des liens", Fleurus, Paris.

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