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Mardi 07 octobre 2008

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Alain Le Guyader (CP : J.-L. Dolmaire/CG 92)

Ethique et vulnérabilité


Entretien avec Alain Le Guyader, philosophe et sociologue, maître de conférences à l’université d’Évry.


Alain Le Guyader nous explique pourquoi le concept de vulnérabilité est bien davantage qu’un terme "à la mode".

"Nous sommes tous potentiellement vulnérables..."


- Hauts-de-Seine.net : le concept de vulnérabilité est-il révélateur d'une certaine éthique ?
- Alain Le Guyader :
Tout à fait. On doit s’interroger sur ce terme nouveau, qui ne décrit pas seulement un état de fait, mais un état de la culture normative dans nos sociétés. Une personne vulnérable, c’est une personne qui peut être blessée. Ce concept, bien que centré sur certains publics spécifiques, relève d’une catégorie générale : nous sommes tous potentiellement vulnérables.
Mais on n’est pas vulnérable en soi, on l’est au regard d’une certaine éthique : qu’est-ce qui peut être blessé dans la personne et dont on ne tenait pas compte auparavant ? Qu’est-ce qui ne faisait pas sens jusqu’à une période très récente ?
Quelqu’un de vulnérable, c’est quelqu’un dont l’intégrité peut être violée, et que la société doit donc protéger à ce titre : ce qui fonde ce concept, c’est l’éthico-morale des Droits de l’homme.

"Toute personne, même gravement handicapée, doit garder son statut de sujet de droit"


- Il s’agit donc d’un concept progressiste ?
- Alain Le Guyader :
Oui, en effet. À des niveaux d’analyse différents, ce mouvement de pensée véhicule plusieurs idées. D’abord, celle de ne laisser personne "en dehors" de la société.
On peut y voir aussi la volonté d’éliminer le conflit social, au moins dans le langage : à travers la notion de vulnérabilité, il y a une critique potentielle des rapports de domination.
Mais l’idée essentielle est celle que toute personne, même gravement handicapée, doit garder son statut de sujet de droit. Cette idée a d’ailleurs inspiré plusieurs textes législatifs, je citerai par exemple la loi de 2002 sur les droits des usagers dans les établissements médico-éducatifs, qui reconnaît le droit à la parole des personnes handicapées psychiques.

Toutefois, il y a aussi le revers de la médaille. La notion de vulnérabilité va de pair avec un sentiment généralisé d’insécurité, avec l’effondrement de l’espace public et du sujet de droit politique : si chacun se considère d’abord comme une victime potentielle, il y a le risque que la revendication de victime l’emporte sur l’exercice de la citoyenneté…

"Il faut admettre que des contradictions existent..."


- En quoi cet éclairage philosophique de la notion de vulnérabilité peut-il aider les professionnels de l’action sociale dans l’exercice de leurs missions ?
- Alain Le Guyader : Au regard des valeurs éthiques et morales qui fondent la notion de vulnérabilité, on peut dire que la responsabilité des professionnels est de protéger ce qu’il y a de fragile dans un individu. Mais c’est aussi l’aider à se construire en tant que sujet, malgré ses incapacités.
C’est une mission difficile, extrêmement valorisante, qui va bien au-delà de l’application des textes. Cette responsabilité éthico-morale peut d’ailleurs entrer en conflit avec d’autres dimensions de la responsabilité professionnelle, celle qui consiste à assurer la gestion d’un service par exemple.
Il faut admettre que ces contradictions existent, et que les professionnels ont des choix à faire, des risques à assumer.

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